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Eloise Bouton

Publié le 16 Août 2016, 10:19am

Après avoir été une fervente militante féministe au sein des Femen, Eloise Bouton poursuit sa lutte à travers l'écriture et le journalisme. En 2015, elle crée le site Madame Rap, qui dresse le portrait de rappeuses à travers les quatre coins du monde. Une occasion pour échanger sur les rapports entretenus entre le Rap et les femmes.

Où as-tu grandi ? Peux-tu nous décrire les lieux et les gens, qui t'ont marquée? Y a t’il eu un élément déclencheur dans ces lieux, qui ont provoqué ton adhésion au féminisme ?

J’ai souvent déménagé dans mon enfance, de la Picardie, à Tours, en passant par Nice. J’ai surtout été marquée par des pays étrangers, où je voyageais beaucoup avec mes parents.

On me demande souvent depuis quand je suis féministe. Je ne sais pas répondre à cette question car j'ai l'impression de l'avoir toujours été, même enfant, alors que je n'étais pas en mesure de comprendre ce mot.

Mon cadre familial constitue indubitablement l'une des causes de mon engagement. Il serait malsain et dangereux d'expliquer et de réduire les causes du militantisme aux traumatismes personnels, cela suggérerait qu'il s'agit d'une démarche irréfléchie,qui passe uniquement par un prisme émotionnel.Mais mon histoire personnelle a influencé ma prise de conscience féministe,et en a assurément été l'un des déclencheurs.

Dans ma famille, j’ai connu l’inceste, les violences physiques et psychologiques, le déni, le silence, la négation de l’autre. Tout ça m’a éveillé dès le plus jeune âge au sentiment d'injustice. En grandissant, et en fuyant cet environnement délétère, je me suis construite politiquement,et j’ai appris à faire de mon vécu une force et non un handicap, sans pour autant le renier.

Quand et comment sont venues tes convictions féministes ?

Pour toutes ces raisons, j’ai remarqué très jeune que la société traitait différemment les femmes et les hommes. Au collège, tout cela s’est précisé. J’ai constaté que les filles étaient exposées à toutes formes de violences auxquelles échappaient la plupart des garçons : inégalités salariales, diktats en tous genres par rapport à leur apparence, leur poids, leur sexualité, leur maternité ou leur non-maternité, injonctions contradictoires (sois sexy mais pas trop, souris mais en silence, sois entreprenante mais pas trop, parle mais quand on te le demande…)

J’ai réellement découvert le féminisme au lycée, à travers des lectures (Mary Wollstonecraft, Virginia Woolf, bell hooks, Violette Leduc, Geneviève Fraisse, Kate Chopin, Virginie Despentes… ), la musique, notamment le courant riot grrrl (Bikini Kill, Sleater-Linney, L7…) et les rappeuses américaines (Queen Latifah, Missy Elliott, Salt N Pepa…). J’ai davantage creusé le sujet à la fac, et me suis spécialisée, dans le cadre de mes études d’anglais, dans le féminisme africain-américain et les mouvements des droits civiques aux Etats-Unis. J’ai réalisé que depuis tous temps, nous, femmes étions traitées comme une minorité alors que nous étions plus nombreuses sur la planète !

Avec ton adhésion aux Femen, as-tu pu te rendre compte de la condition féminine à travers d’autres continents ou pays, notamment l'Ukraine, dont est originaire son leader Inna ?

Oui bien sûr, le fait d’échanger avec les fondatrices du mouvement m’a beaucoup appris sur la condition des femmes en Ukraine et leurs motivations. C’était passionnant de découvrir qu’en dépit de certaines différences culturelles, elles étaient confrontées au même sexisme. Par ailleurs, j’adore voyager et ça a toujours été pour moi le meilleur moyen d’apprendre, de me forger ma propre opinion de la condition des femmes dans tel ou tel pays, et de tisser des liens avec des militantes féministes.

De quand date ta passion pour le rap ? Quelles sont les premières artistes que tu as écoutées ? Quel est l'élément qui t'a particulièrement touché chez elles ?

Au collège, j’étais fan de NTM, Assassin, IAM et la FF. Je faisais aussi beaucoup de danse hip hop, à un moment à un niveau semi-professionnel, ce qui m’a permis de découvrir aussi le mouvement hip hop dans son ensemble : la culture, la danse, le graff, le rap et le DJing.

Comme je l’ai dit plus haut, les premières rappeuses que j’ai écoutées étaient des artistes américaines : Queen Latifah, Missy Elliott, Salt N Pepa, MC Lyte, EVE, Lauryn Hill, Da Brat, Lady of Rage, Bahamadia, Rah Digga, Lil’ Kim, Foxy Brown… J’adorais leur impertinence, leur manière frontale de parler de certains sujets, comme la sexualité et l’indépendance financière des femmes, l’avortement, les violences physiques et sexuelles et bien sûr le clitoris ! Des thématiques que je n’avais jamais entendues ailleurs. Mais surtout, elles étaient libres. Et cette liberté me fascinait.

Comment est venue l'idée du site Madame Rap ? Quel est le but du site ?

J’ai lancé le site en août 2015 parce que j’en avais assez qu’on me répète qu’être féministe et aimer le rap était une aberration. Aussi, j’avais envie de m’inscrire dans une autre énergie, et de souligner des initiatives de femmes de manière positive, plutôt que de passer mon temps à dénoncer les injustices et les choses qui vont mal dans ce monde.

Aujourd’hui, Madame Rap recense plus de 1000 rappeuses du monde entier et propose des interviews d’artistes hip hop internationales en français en anglais. C’est est aussi un shop en ligne, une association de loi 1901 qui vise à célébrer les féminismes, l’art et les cultures urbaines et leur offrir une réelle visibilité.

Sur ce site, tu as interviewé des rappeuses de différents continents et pays. Quels sont les messages et les particularités communs à ces femmes venues du monde entier ?

Je pense que leur point commun est leur liberté. Elles sont détachées du regard que la société peut porter sur elles et cheminent tranquillement. Beaucoup ont subi des violences, allant du sexisme ordinaire aux agressions sexuelles en passant par le slut shaming, et ce, quels que soient leur pays ou leur culture. C’est à la fois horrible et magnifique de constater que les violences faites aux femmes sont universelles et de voir le talent et la force formidable de ces artistes.

Le rap féministe existe-t-il ? Le rap peut-il être un outil de la lutte féministe ? Si oui, pourquoi ?

Bien sûr ! Je peux citer quelques exemples en vrac : Rebeca Lane (Guatemala), Krubas Cubensi (Cuba), Dee MC (Inde), GOTAL (Sénégal), Salt N Pepa, MC Lyte, Queen Latifah, Missy Elliott… En France, Liza Monet et Pumpkin m’ont dit se considérer féministes quand je les ai interviewées pour Madame Rap. Même si leurs textes n’abordent pas ouvertement ces thématiques, le simple fait qu’elles rappent est féministe en soi.

Le rap véhicule-t-il toujours des clichés machistes ?

Non ! Aujourd’hui de nombreuses rappeuses, et rappeurs proposent un discours différent sur les femmes. Comme Kendrick Lamar, Drake, Talib Kweli, Lupe Fiasco, Fetty Wa, Common, Queen Latifa, Missy Elliott, EVE, Angel Haze, Lauryn Hill, Amber Rose, MC Lyte…

Quelle est la place de la femme d'aujourd'hui dans le hip hop ?

Elles sont invisibilisées. Il suffit de chercher un peu sur le net pour comprendre que le hip hop regorge de femmes talentueuses. Pourtant, elles sont actives dans tous les domaines et ça ne date pas d’hier.

Les femmes, comme Sylvia Robinson, créatrice du label Sugar Hill records, ou plus récemment Karen Civil (qui a lancé Nicky Minaj, Lil Wayne ou la marque de Dré The Beats) ont toujours joué un rôle important dans l'industrie du rap. Ce rôle est-il assez mis en valeur par les médias ?

Les femmes que tu cites sont de très bons exemples de cette invisibilisation. Il y aussi la réalisatrice Leïla Sy, les productrices Jean Grae ou K.Flay, les photographes Janette Beckman ou Sue Kwon, les street artistes Bau Bô, Kashink ou Lady Pink, les DJs S-One ou Eque et les danseuses Ana « Rokafella » Garcia ou Anne Nguyen… Mais les médias ne mettent pas en avant ces initiatives, et leur travail demeure confidentiel. Le grand public n’y a pas accès et développe la fausse idée que le hip hop est un monde 100% masculin.

Je pense que les médias français ne prennent pas assez de risques (tout comme les labels) et devraient oser promouvoir des rappeuses. Il y a aura toujours un public. Des jeunes filles en mal de role models, des amateurs de rap, des mélomanes, ou des gens curieux et ouverts tout simplement.

Pour en revenir aux rappeuses US, Nicki Minaj ou Iggy Azlea ont souvent des attitudes et des propos ultra sexe. Quelle est ton analyse de ses comportements volontairement provocateurs ?

C’est une manière de s’exprimer. Dans les années 1990, Lil’ Kim et Foxy Brown affirmait déjà une hypersexualité et brisaient les tabous du plaisir féminin ou du consentement. Elles sont souvent critiquées car elles donneraient un mauvais exemple, et perpétueraient le cliché de la femme réifiée, réduite à un objet sexuel instrumentalisé par le patriarcat. Je pense cependant que la vraie différence est qu’elles choisissent de se sexualiser ou de se dévêtir, sans qu’un homme ne leur ordonne. J’ai été exactement confrontée à la même problématique avec Femen, où certaines personnes me disaient « ne t’étonne pas qu’on te prenne pour une salope, vu que tu montres tes seins ». Pourtant cette nudité partielle ne m’avait pas été imposée, et mon message n’était pas sexuel.

Le corps des femmes, et leur capacité à en disposer librement, est encore tellement tabou que je crois que Nicki Minaj ou Iggy Azalea font avancer les choses à leur manière. Ca ne veut pas dire que toutes les femmes doivent les imiter pour s’émanciper, mais ça le mérite d’exister et c’est une piste parmi d’autres. Car il existe bien DES féminismes et non un seul féminisme, monolithique, blanc, bourgeois, intellectuel, hétérosexuel, qui éclipserait tous les autres, parce que plus juste ou supérieur.

Queen Latifah, une des plus célèbres MC, a mis longtemps avant d'assumer son homosexualité. L'homosexualité en général reste-il un sujet tabou dans le monde du rap ?

A l’instar de toute la société, le rap est homophobe. Parce qu’il a longtemps glorifié une hypermasculinité testostéronée, on a l’impression qu’il est plus homophobe que d’autres courants musicaux. Mais comme le rap n’est pas plus sexiste que d’autres musiques, il n’est pas plus homophobe non plus. Là encore, ce qui rend visible ces problèmes est son langage frontal et codifié, sans fioritures. Par ailleurs, un « rap queer » a émergé depuis le début des années 2010, inspiré de la ball culture et de sons électro grime, avec de nombreux artistes LGBTQ (Frank Ocean, Leaf, Siya, Zebra Katz, Angel Haze…) qui font tomber des tabous.

Tu as également consacré un livre à The Queen Christine, qui a beaucoup de résonance auprès de rappeurs comme Nekkfeu, Les XMen ou Booba. Pourquoi cette attirance du rap pour une artiste aussi différente au premier abord ? Quels sont les points communs entre Christine and The Queens et le rap ?

Christine and The Queens a toujours revendiqué son amour pour le rap. Je pense que le point commun entre elle et le hip hop est sa différence et son côté « hors normes ». On tente d’opposer féministes et rappeurs mais au fond il existe une forte connivence entre eux car ils dénoncent un même oppresseur, le patriarcat.

En parlant de Booba, quelle a été sa motivation pour se retrouver sur le remix de « Here » de Christine and The Queens ? Faut-il prendre ses propos sur les femmes au premier degré ?

Il faudrait le lui demander ! Je pense que Booba est le plus punk des rappeurs. Il adore provoquer, surprendre et aller là où on ne l’attend pas. C’est aussi une manière de construire un pont entre des musiques a priori différentes et cette ouverture d’esprit est salutaire, même si le titre est trop bâclé à mes yeux.

Je pense que Booba est à la fois très premier degré et en même temps pas du tout. Comme beaucoup d’artistes hip hop, il s’est construit un alter ego caricatural, qui lui permet de surfer sur des codes préexistants et de s’octroyer une crédibilité, mais aussi de distiller des points de vue sur notre société.

Certains de ses textes sont sexistes, mais ces violences verbales ne tombent pas du ciel et proviennent directement de la manière dont les femmes sont traitées dans la société. A ce sujet, je vous conseille la lecture du livre Ma chatte, lettre à Booba de Marie Debray qui parle très bien de tout ça.

Quel serait l'artiste rap masculin, qui a l'approche la plus féminine ?

Mykki Blanco, Le1f, Zebra Katz, Fetty Wap…

Sur quel artiste rap consacrerais-tu un ouvrage ? Et pour quelles raisons ?

Difficile de répondre ! Missy Elliott pour son univers, Queen Latifah pour son parcours et son engagement, Lil’ Kim pour sa dimension hypersexuelle ou Angel Haze parce que je suis juste fan. : )

Comment vois-tu l'évolution du site Madame Rap ?

Nous avons de nombreux projets en cours, l’organisation de soirées, la production d’artistes, et un Word Tour ! Le but est de faire du site un véritable espace d’information et d’éducation alternatif, avec la promotion d’artistes et du contenu éditorial. J’espère que Madame Rap deviendra viable et sera un lieu où les femmes actives dans le hip hop peuvent s’informer et s’exprimer librement.

www.madamerap.com

soundcloud.com/madamerap

Crédits photos : © P-mod photographies, Emeraldia Ayakashi
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